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Les lumières de la ville : la présence de Light S.A. dans la favela Santa Marta

publié le 19 mai 2011
par Joana Borrero

Les amas de taudis jonchés sur les collines des favelas sont emblématiques de la ville de Rio. Connues notoirement pour des images d’extrême violence et de pauvreté, les favelas contrastent morphologiquement avec le reste de la ville (Photo 1). Issus de la migration rurale après la Deuxième Guerre mondiale, ces bidonvilles ouvriers occupent les espaces moins convoités de la ville, acculés contre les collines qui juchent les quartiers huppés de la Zone Sud (Photo 2). Contrairement aux modèles de développement urbain européens et nord-américains, les « pauvres » du Brésil habitent les sommets et les banlieues des villes, là où les services urbains ne se rendent pas. En effet, comme la majorité des villes latino-américaines, les formes sociospatiales de Rio sont fonction du développement urbain et de l’accès aux infrastructures. Les formes topographiques s’assimilent ainsi aux formes urbaines : les quartiers urbanisés près du port et de la plage se distinguent des bidonvilles considérés « non urbains » des collines et des périphéries. En fait, la corrélation entre morro (colline) et favela est telle que les deux mots s’entremêlent dans le langage courant (Photo 3).

Conséquence directe de cette pénurie d’infrastructures formelles dans les favelas, l’économie informelle du paralelo prend forme afin de répondre à la demande d’une population qui, bien qu’appauvrie et marginalisée, prend part au phénomène mondial de la culture de masse. Les biens de consommation les plus répandus sont la télévision et le réfrigérateur, des biens qui exigent évidemment un réseau d’accès à l’électricité (Photo 4 et Photo 5). Pour la majorité des ménages des favelas, cet accès dépend du détournement illégal d’électricité, un service souvent offert par les ouvriers mêmes des entreprises distributrices d’électricité. La perte encourue par ces entreprises est bien connue, mais aucune n’ose risquer une intervention auprès des favelas, considérées trop « dangereuses » à cause du narcotrafic.

Pour cette raison, l’omniprésence depuis 2008 de l’entreprise d’électricité, Light S.A., dans la favela Santa Marta surprend. Outre le fait de renommer les rues et d’intégrer leur logo sur la nouvelle signalisation (Photo 6 et Photo 7), l’entreprise a mis en place des programmes d’éducation populaire, de registre cadastral et a fait le don d’électroménagers « efficients ». À l’instar de nombreuses autres entreprises - comme la banque Santander S.A. et les chaînes de télévision SKY et Via Embratel - Light S.A. a pu s’introduire dans les favelas grâce à la mise en place d’Unités de Pacification Policière (UPP) entre 2008 et 2011. Les UPP sont des unités militaires qui visent à écarter le narcotrafic et permettre l’aménagement de 14 favelas sélectionnées de Rio (Photo 8 et Photo 9). C’est la première fois que l’État intervient au sein de favelas avec une telle ampleur. Les gouvernements du passé avaient essayé de «  nettoyer » et de déplacer les favelas (par exemple, la campagne sanitaire d’Oswaldo Cruz vers 1907 et les déplacements vers Vila Kennedy des habitants de favelas da la Zone Sud dans les années 1960), mais l’État n’avait jamais essayé de les intégrer à la ville. En fait, les dirigeants d’aujourd’hui cherchent à ne plus parler de favela (bidonville), mais de bairro (quartier) pour les favelas pacifiées, urbanisées et intégrées, distinction sociographique importante à Rio. Le gouvernement aurait introduit, en outre, pour la première fois, des services publics comme le Centre d’éducation technologique et professionnel CETEP (Photo 10) et le transport gratuit (Photo 11 et Photo 12), ainsi que la formalisation de certains secteurs d’emploi. Une conséquence importante de ces changements est la revalorisation des collines-favelas et des quartiers avoisinants de la Zone Sud : certains journalistes estiment une augmentation jusqu’à 400 % de la valeur immobilière avant la campagne de pacification.

Le tourisme prend, par ailleurs, une place de plus en plus significative dans la favela Santa Marta (Photo 14). Cette favela est réputée pour avoir accueilli Michael Jackson en 1996 (Photo 13) et puis, dans les dernières années, des vedettes états-uniennes comme Madonna, Beyoncé et Vin Diesel. Rio Top Tour offre des tours guidés et une vue exceptionnelle du haut de la colline non seulement aux touristes étrangers, mais aussi aux Brésiliens de la classe moyenne qui cherchent à connaître les mythiques favelas, espaces inconnus et auparavant perçus comme inaccessibles à cause du narcotrafic. Le développement urbanistique et touristique de la ville n’est pas une coïncidence : la ville de Rio se prépare en effet à recevoir des millions de visiteurs au cours des méga-évènements qui auront lieu en 2014 pour la Coupe du Monde, en 2015 pour le 450e anniversaire de la ville et en 2016 pour les Jeux olympiques. Des milliards de dollars, provenant des milieux privés et publics, seront ainsi investis pour assurer la revitalisation et la sécurité de la ville. Une ville d’ailleurs limitée dans l’espace par le centre-ville, le quartier Barra da Tijuca et l’aéroport Galeão. C’est en effet un espace triangulaire où se tiendra la majorité des évènements à venir. Pour exécuter tous les travaux nécessaires, la ville prévoit, en outre, le « retrait » de 119 favelas d’ici 2012. Voilà pourquoi certains parlent d’un développement urbain axé sur la compétitivité et la commodification de la ville, aux dépens des plus pauvres de Rio.

Plusieurs habitants de la favela Santa Marta craignent, de ce fait, que les programmes de pacification, d’urbanisation et d’intégration des favelas ne soient que des initiatives ponctuelles d’embellissement qui n’apporteront pas de changements sociaux à long terme. Ainsi, tout en répondant aux demandes populaires pour des services urbains (comme le transport public), ces projets semblent plutôt contribuer à l’approfondissement des écarts entre le centre «  urbain » et la périphérie « non urbaine » caractérisée par l’exclusion. Cette situation soulève, enfin, les questions déjà posées par le droit à la ville : qui a le droit d’habiter la ville ; quels droits d’accès aux infrastructures et aux services urbains ; à qui le pouvoir d’agir ? Ainsi, dans le cas de la présence de Light S.A. dans la favela Santa Marta, quels sont les droits des habitants face à une telle entreprise ? La question demeure ouverte.

2Pour cet article, nous avons rencontré plusieurs habitants de la favela Santa Marta et avons effectué trois entretiens informels avec le président des habitants (José Mario Hilário), l’animateur engagé du programme Explosion Gospel de la radio communautaire (Francisco da Conceição) et un jeune militaire travaillant pour l’UPP (du nom de guerre Torquato). Cet article s’appuie également sur une revue de la littérature et des documents spécialisés. Pour toute référence, contacter joana.borrero@ucs.inrs.ca.

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